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Saute d'humeur passagère vol.2

Politique culturelle et numérique

7 juin 2009

Illus

Tiens, ça faisait longtemps que je n'avais pas déversé ma bile sur les as du marketing et les institutions qui les emploient ;-) A presque un an jour pour jour de mon dernier énervement (s... de pretataire, 10 juin 2008) voici l'opus 2.

Le contexte

Signe des temps ou émergence d'un concept de "ville 2.0" ? La nouvelle municipalité de Strasbourg, souhaitant rompre avec les "pratiques autoritaires de l'équipe municipale précédente" (ce n'est pas moi qui le dit mais l'adjoint chargé de la Culture) vient d'inaugurer un cycle de rencontres avec les acteurs locaux intitulé "Assises de la Culture". Le but affiché de ces assises est de prendre en compte la parole des différents acteurs culturels pour définir à échéance de mandature une politique culturelle pour Strasbourg-CUS qui reflète leurs points de vue, besoins et attentes, qu'ils soient institutions, industries culturelles ou créateurs. Ces assises se déroulent en 4 ateliers thématiques étalés entre juin et octobre, chaque atelier étant composé d'une table-ronde initiale cernant les enjeux (1 h), de 4 groupes de travail planchant sur des sujets définis par avance (2 h) et d'une restitution (1 h) censée synthétiser et présenter les conclusions de chaque groupe de travail.
Je me suis inscrit au groupe de travail n°3 dont l'intitulé était Culture, industries culturelles et innovation technologique. Là où je pensais pouvoir apporter quelque chose au débat.

Ça commence bien...

Question technologie innovante ça commence très fort avec en guise de support technique un rétroprojecteur avec des transparents ringards, mal réglé (projection toute oblique) et un animateur-modérateur consultant d'entreprises qui reconnaît d'emblée ne connaître ni spécialement la culture ni spécialement les nouvelles technologies : le profil idéal pour saisir toute la complexité des enjeux culturels innovants. Dans ces conditions la discussion a été longue à démarrer puisque les premières questions posées n'avaient évidemment aucun rapport avec celles qu'on attendait.

Des propositions

Je crois bien avoir été le seul à faire des propositions concernant les nouvelles technologies, la plupart des autres interventions portant surtout sur les problématiques spécifiques de création ou d'industrie culturelle : la production audiovisuelle et musicale principalement.

Proposition 1 : création d'un "Strasbourg Virtuel"

Pour répondre au souhait émis en table-ronde initiale d'accroître la notoriété internationale de Strasbourg en tant que vivier de créateurs - souhait émis par les élus présents - j'ai proposé la création d'un "espace numérique" (appelons-le "Strasbourg Virtuel") présentant créateurs et créations en univers numériques, que ce soit sous la forme d'un site immersif, d'une sim en metavers ou d'une appli pour mobiles - ou même les trois en même temps, peu importe pour le moment.
Ce "Strasbourg Virtuel" aurait le triple avantage de présenter la ville comme territoire de création, comme territoire d'innovation (ce serait probablement une première nationale voire mondiale) et d'offrir aux créateurs locaux un espace mondial de visibilité, d'échange et de confrontation valorisant ainsi leur travail tant localement qu'internationalement.
Cette proposion répondait également à un souhait récurrent émis par les participants, celui d'un "lieu commun de rencontre et de débat" encore à créer.

Proposition 2 : accessibilité des "outils numériques"

Pour répondre à une autre demande des élus ( ouvrir la culture à tous ) j'ai dit qu'à mon avis il n'entrait pas dans les missions des collectivités de financer des outils numériques (sites, blogs, etc.) discriminant des pans entiers du public local potentiel, qu'ils soient handicapés ou utilisateurs d'appareils particuliers pour accéder aux contenus numériques proposés par les institutions ou par les créateurs.
Rendre les outils numériques conformes aux critères d'accessibilité serait aussi triplement bénéfique : réduction de la fracture numérique, accroissement du public potentiel, et enfin conformité à la loi du 11 février 2005, au décret du 14 mai 2009 et au plan Besson "France numérique 2012" sur la modernisation des services de l'Etat.

Alors que sont devenues ces propositions ?

La règle du jeu est que le modérateur-animateur, assisté de deux "grands témoins", note synthétiquement toutes les propositions faites en groupe de travail pour la restitution qui suivra, où toutes les propositions de chacun des quatre groupes seront confrontées, disséquées puis synthétisées en une série de points-clés à partir desquels les grandes tendances de la politique culturelle à venir seront définies, et dans lesquels chacun sera censé un peu se retrouver.

Création d'un "Strasbourg Virtuel"

La proposition de créer un espace numérique de mise en visibilité et de valorisation ces créateurs locaux et de leurs créations, véritable plateforme numérique de double promotion Strasbourg Ville de création | Créateurs à Strasbourg a été remixée dans le transparent rétroprojeté avec les propositions d'ouvrir de nouveaux lieux (salles, locaux, ateliers, ...) sous l'appellation générique "Création de lieux physiques, numériques et imaginaires", et définitivement balayée par une intervenante qui a fait remarquer que plutôt que de "créer des nouveaux lieux" il était préférable de mieux utiliser les lieux existants. Exit donc (provisoirement ?) Strasbourg comme portail culturel numérique de création.

Accessibilité des "outils numériques"

Qu'est devenue la proposition de contraindre tout outil numérique culturel financé par la collectivité à être accessible par tous et partout ? Rien. Même pas notée par le modérateur-animateur dans la liste des propositions émises. Passée à la trappe. Difficile de faire plus simple.

Critique de la méthode...

Même en sciences exactes (dites "dures") on sait que le chercheur finit toujours par obtenir ce qu'il attend à force de réinterprétation des résultats obtenus. Alors en sciences sociales - et dans le domaine culturel qui plus est - l'effet est dévastateur. Les questions initiales posées, les méthodes employées (recours à des experts marketing), jusqu'à la façon même de concevoir et produire compte-rendus et synthèses, tout cela ne pouvait qu'aboutir à une espèce de novlangue politico-correcte assénant une suite de mots creux vidés de tout sens qui nous a servie de conclusion : partage | décloisonnement | ouverture. Autant ne rien dire.
Nos élus vont se présenter devant le Maire lundi matin avec ça comme force de proposition pour nous construire une politique culturelle. La belle affaire.
Alors moi je voudrais bien savoir pourquoi nos élus à l'origine de ces Assises de la Culture ont choisi pour les piloter puis les transformer en outils opérationnels des gens dont le métier est de réduire un vécu en diagramme, une idée en concept, une vision du monde en transparent rétroprojeté et une proposition pratique en pur fantôme ? Que ces outils marchent pour un outil de production industrielle ou pour de la gestion managériale d'entreprise ne les prédispose pas à être universels ou universellement utilisables... Ceci était si vrai (et si stérilisant, si réducteur, si annihilant, si anesthésiant) que la seule intervention qui ait été applaudie en phase finale de restitution a été celle d'un intervenant (officiel, à la tribune) qui a violemment critiqué la méthode, s'en prenant à cette vision marketing réductrice et la dénonçant comme contre-productive par essence et par nature. L'expert en charge de la synthèse a simplement fait remarquer "qu'il avait des amis dans la salle" et ça s'est arrêté là. Ça n'a même pas déstabilisé une seule seconde les élus présents.

... et discussions "off"

Il y avait dans mon groupe de travail deux représentants de médiathèques (Malraux et Neudorf). "Malraux" étant assis à côté de moi, suite à mon intervention sur la fracture numérique et l'accessibilité des contenus numériques il m'a fait remarquer que lui en tenait déjà compte puisqu'ils ont installé des ordinateurs connectés à Internet à tous les étages. J'aurais aimé avoir le temps d'expliquer que la fracture numérique (sujet initialement abordé par "Neudorf" et auquel j'ai réagi en faisant la propostion n°2) ne passe pas entre ceux qui ont accès à Internet et ceux qui ne l'ont pas - celle-là se résorbera vite avec l'équipement massif des lieux publics, la baisse des prix du matériel, l'émergence de nouveaux outils comme les téléphones connectés et le vieillissement des personnes ou générations réticentes, réfractaires ou inquiètes - mais entre ceux qui, quoique connectés à Internet, ne pourront ni consulter ni utiliser les outils numériques parce que ceux-ci sont conçus de façon discriminante (95% des sites web actuels). Cette fracture-là va s'accroître de plus en plus vertigineusement alors qu'elle n'a aucune raison d'être ... Je vous renvoie aux pages sur l'accessibilité pour explorer plus avant cette notion d'accessibilité des contenus web. ‚a m'a un peu angoissé de réaliser qu'un texte de loi contraint aujourd'hui ces gens à rendre leurs sites accessibles alors qu'ils n'ont même pas idée de ce dont il s'agit. Constat plutôt pessimiste, donc.
Etaient également présentes deux personnes représentant l'une les Musées de Strasbourg et l'autre l'équipe municipale. Là aussi silence radio total lors d'une remarque à propos de leurs sites respectifs, non-accessibles l'un comme l'autre. Un genre de flop.

Conclusion

En conclusion je ne sais toujours pas pourquoi une telle méthode a été mise en place. Gérer les question sociales ou culturelles comme on gère les questions économiques (mêmes outils, mêmes personnes, mêmes méthodes...) n'est pas une approche productive. Légèreté coupable due à une méconnaissance des problématiques spécifiques liées aux "choses culturelles" ou calcul cynique visant à mettre en place une méthodologie dont on connaît déjà les résultats par avance - les mêmes causes produisant toujours les mêmes effets - et qui au final ne servira qu'à "produire une politique culturelle" déjà décidée, politique que nous n'aurons pas voulue mais que nous aurons tous co-signée ? Sûrement un peu des deux. En tout cas une belle occasion gâchée. Mais peut-être est-ce ça "faire de la politique" ?
Du coup ça m'a rappelé une croisade (inutile, comme toute croisade) que j'avais entreprise il y a 15 ou 20 ans en tant que "graphiste-citoyen" pour sensibiliser collectivités et institutions au danger qu'il y avait à utiliser les outils du marketing d'entreprise (c'était l'époque où collectivités et institutions se sont massivement tournées vers les conseils en com pour créer logos, outils de com, discours segmentés, etc.) et transformer du coup le citoyen en consommateur et la collectivité en simple fournisseur de services sur les marchés culturels, sociaux ou administratifs. Je continue à croire que ce glissement non-contrôlé, ce passage d'un statut à un autre est pour grande partie responsable de la désaffection des individus pour la "chose publique" (l'individualisation faisant le reste) et qu'il est pareillement responsable de la relation biaisée qui s'est ensuivie entre la population et ses représentants, qui sont passés du statut d'élus (délégués comme représentants) à celui de gérants de supermarchés publics où aller faire ses courses en comparant les offres politiques concurrentes en terme de rapport qualité-prix. Exactement comme en urbanisme dans les années 60 l'érection de barres d'habitation à l'infini et la création de cités sont directement responsables du délitement du lien social et de la poudrière des banlieues.
Il aura fallu plus de 30 ans pour s'apercevoir qu'en urbanisme le prix final à payer est autrement plus lourd que le micro-bénéfice engrangé à l'époque. Il nous faudra encore un peu de temps pour s'apercevoir qu'il en va exactement de même avec ces techniques de management commercial appliquées au mauvais endroit sur les mauvais objets - je n'ai rien contre tant qu'elles restent dans leurs champs d'application. Il faudra sûrement encore une dizaine d'années supplémentaires pour s'apercevoir pareillement que les choix numériques décidés depuis la fin des années 90 jusqu'à aujourd'hui seront bientôt un prix collectivement beaucoup trop lourd à payer. Des solutions existent (l'accessibilité par tous et pour tous), les méthodes pour les accompagner aussi (Wcag, Uwem, Rgaa...), les technologies pour les développer également. Il ne nous manque plus que la volonté politique pour les appliquer.
Cette journée aurait pu être l'occasion de faire se rencontrer solutions et élus ou institutions. Un expert en conseil d'entreprise en a décidé tout seul autrement. Dommage.
On pourrait aussi se dire que ce n'est pas lui qu'il faut incriminer mais ses employeurs. Mais on peut également se dire que ceux-ci n'ayant pas vocation à être compétents en tout et sur tout, ils ont eu raison de déléguer la gestion de ces questions. Qu'ils n'aient pas su - ou pas voulu - voir les conséquences de cette délégation (via le choix du profil des intervenants et de leurs méthodes) montre bien que ces conseils en entreprises et autres as du management marketing savent parfaitement sortir de leurs "niches" naturelles pour aller investir des champs où l'application systémique de leurs savoir-faire - en dehors de leur contexte pertinent, l'entreprise et ses marchés - n'est finalement productrice de richesse que pour eux-mêmes. Est-ce ainsi que l'on conduit une politique ?... pas sûr.