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19 décembre 2007

La discrimination, au sens général, est l'attitude consistant à considérer un public de destination comme étant originellement non-homogène et à appliquer à chaque segment de l'hétérogénéité un traitement différencié. Si ce traitement discriminant favorise ou défavorise un (ou des) segment(s) au détriment des autres dans le sens de l'accroissement de l'hétérogénéité, il y a discrimination négative. La discrimination positive consiste au contraire à mettre en place les dispositifs permettant d' atteindre à l'homogénéité du public de destination.
Reportée au web, la discrimination positive consiste à développer des solutions technologiques au problème posé par la distribution d'un "contenu unique" à des "utilisateurs multiples".
L'accessibilité rejoint la non-discriminance en ce qu'elle tend à l'homogénéisation des publics ; homogénéisation ne signifie pas qu'en matière de traitement tous sont identiques mais que tous sont équivalents ; tous équivalents signifie que les conditions d'accès aux contenus numériques sont elles-mêmes équivalentes sans toutefois être identiques.
A partir de là deux attitudes sont possibles. La première consiste à déterminer a priori des groupes d'utilisateurs identiques (les non-voyants, les utilisateurs de mobiles, etc.) et à développer des solutions spécifiques pour chaque groupe défini. Le risque est double : d'abord il est possible qu'un utilisateur puisse appartenir simultanément à deux groupes et que les dispositifs mis en place entrent en conflit dans certains cas de figure ; ensuite il est possible qu'avec par exemple l'avancée des technologies de nouveaux groupes puissent être ultérieurement créés ou redéfinis, auquel cas de nouveaux outils devront venir compléter les dispositifs existants. Cette typologisation des utilisateurs pourrait présenter au final plus d'inconvénients que d'avantages. La seconde attitude consiste à postuler qu'en définitive chaque utilisateur est spécifique et que développer des solutions adaptées à chacun n'est possible qu'en développant des solutions adaptées à tous, tendant ainsi à l'homogénéisation des publics.
Les distinctions opérantes entre utilisateurs (tel handicap, tel matériel, etc.) ne sont plus du coup considérées comme fondement de la démarche mais comme valeur ajoutée à une production de contenus normalisée. La nuance est fine mais importante. Dans un cas on " crée pour... " (en tenant compte de telle ou telle particularité de tel ou tel type d'utilisateur), dans le second on " crée sans ... tenir compte de l'utilisateur final".
Mais cette attitude de " créer sans " est incompatible avec le principe de discrimination positive. Pour pouvoir laisser la discrimination positive se développer et atteindre ses buts, le " créer sans " doit incorporer dans sa démarche la potentialité des utilisateurs dans leur ensemble, que cet ensemble soit constitué et repérable (tel handicap, tel matériel...) ou puisse ultérieurement être constitué (technologies à venir, autres publics).
Un exemple non-numérique : je construis une maison et je mets une porte d'entrée. Cette porte fait ma taille. Pensant à un ami géant je décide de la faire très haute... puis à un autre très obèse de la faire aussi très large. Puis je me souviens qu'un autre, lui très petit, n'atteindra pas la poignée. Je mets donc deux poignées, l'une au milieu et l'autre en bas. Le problème c'est que pour un quatrième qui est non-voyant, je dois signaler où est la poignée par un guidage sonore. Le cinquième de mes amis ne pouvant pas ouvrir la porte de gauche à droite mais de droite à gauche pour des raisons de motricité, je décide que cette porte pourra indifféremment s'ouvrir dans un sens ou dans l'autre. Pour un autre de mes amis assez maladroit dans ses déplacements spaciaux je rajoute un détecteur de présence 5 m avant la porte qui lui indiquera la bonne direction, puis enfin je la rends transparente pour que le septième puisse à distance voir si je suis chez moi ou pas. Satisfait, j'ai déterminé 7 groupes d'utilisateurs et développé 7 solutions opérantes et ma maison " créer pour " est accessible. Jusqu'à ce que l'année d'après pour un huitième ami je sois obligé de rajouter un rail de portage lui faisant éviter la porte pour entrer chez moi... " Créer sans ", c'est ne pas mettre de porte du tout.
Dans le domaine du web, " créer sans " consiste à ne pas typologiser les usages. Mais il n'y pas pas d'opérationnalité dans cette démarche, pas plus qu'il n'y a de l'autre côté de typologie d'usages possible. Il y a une tendance à ..., un tendre vers..., un essayer de... Concrètement cela consiste, au moment de la conception d'un contenu, à limiter les dispositifs spécifiques et à s'orienter vers des solutins plus universelles chaque fois que c'est possible.
Placés en tête de flux et s'affichant avant tout le reste ils permettent d'éviter (comme le nom l'indique) le syndrome Ikea : si vous êtes prodigieusement agacé par le fait de devoir parcourir tout leur p... de magasin pour vous rendre là où vous voulez aller, imaginez par exemple que pour un non-voyant la mésaventure se reproduit à chaque ouverture de page web... en l'absence d'interface visuelle, il est obligé de parcourir auditivement toutes les entêtes, les pubs, tous les menus et sous-menus avant d'atteindre enfin le texte qui l'intéresse. Les liens d'évitement (skiplinks) permettent donc, par "aller au menu" ou "aller au contenu", à ces utilisateurs d'accéder immédiatement aux sections concernées. Le " créer pour " consiste à se dire qu'après tout, puisque ces liens d'évitement sont destinés aux mal-voyants pourquoi les infliger aux voyants ?, et donc nombre de sites soucieux d'accessibilité les masquent à l'écran. A priori donc la discrimination positive est réalisée et on tend bien à l'homogénéisation des publics. Mais si un internaute parfaitement voyant arrive sur cette page et que pour un certain nombre de raisons (par exemple il utilise un mobile, par exemple il est handicapé moteur, par exemple les piles de sa souris sans fil sont vides, etc etc.) il ne peut pas utiliser la souris et se trouve contraint de naviguer à l'aide de la touche tabulation ou de tout autre dispositif (scroll par exemple), le syndrome Ikea est intégralement reproduit : il devra cliquer des dizaines ou parfois même des centaines de fois avant d'atteindre la partie du contenu recherchée.
Dans ce cas " créer pour ", c'est offrir un outil "positivement discriminant" aux non-voyants et à eux seuls, alors que " créer sans " c'est l'offrir à tous dans l'idée "positivement discriminante" que qui en a besoin l'utilise et que qui n'en n'a pas besoin n'a qu'à l'ignorer. C'est plus qu'une nuance.